Longtemps cantonnés aux talons aiguilles et aux mocassins en cuir, les cordonniers genevois vivent depuis quelques années une transformation inattendue de leur clientèle. La cause : la sneaker. Cette chaussure de sport, devenue le soulier universel de toutes les saisons et toutes les occasions, bouleverse cet artisanat.
«Le confinement a changé les manières de s’habiller, la norme est devenue plus décontractée, la cravate n’est plus obligatoire, tout comme les chaussures de ville. Même constat pour les talons. Fini les talons de 7-8 centimètres, sauf pour certaines occasions, mais pour travailler, désormais, ce sont des talons de 3-4 centimètres.», explique Yohan Seror, cordonnier bottier et propriétaire de la cordonnerie Seror, à la rue des Marronniers. Le basculement est progressif mais net. La basket prend le pas sur la chaussure de ville. Souple, portée des mois, déformée, assouplie, moulée au pied de son propriétaire. Elle est devenue irremplaçable. Sa forme unique, acquise au fil des pas, fait partie de son attrait.
La sneaker usée véhicule même une image d’authenticité. Le vintage, le patché, le customisé : autant de signes d’une relation affective à l’objet qui tranche avec la consommation jetable. La basket est dorénavant un objet de collection pour certains, et leurs utilisateurs souhaitent les faire durer le plus longtemps possible, une aubaine pour les cordonniers qui voient leur profession valorisée.
Un savoir-faire à réinventer
Réparer une basket n’est pas réparer un derby en cuir. Encore faut-il avoir le savoir-faire pour réparer ce genre de chaussure aux matériaux moins nobles. Les cordonniers qui s’y aventurent doivent se former et expérimenter. «On nous amène beaucoup de baskets, mais c’est difficile de travailler avec du plastique. On apprend à utiliser des nouvelles colles, la manière de presser, les temps de séchage et les réparations sont différents. Nous ne pouvons pas copier à l’identique une semelle en caoutchouc comme nous copions une semelle en cuir, mais nous garantissons un travail de qualité tout de même», ajoute Yohan Seror.
Un artisanat qui redevient actuel
Au-delà de l’opportunité économique, c’est un changement de regard sur le métier lui-même qui s’opère. Aujourd’hui, les baskets sont partout, mais en général, elles finissent jetées quand elles sont usées. «Certains de nos clients n’ont pas envie de devoir retourner en magasin pour trouver une chaussure qui leur convienne, d’autres ont mis beaucoup d’argent dans leur paire et quelques-uns viennent chez nous par conscience écologique. C’est un mélange», analyse le cordonnier. Réparer une sneaker au lieu d’en acheter, c’est éviter d’alimenter une industrie produisant plus de 20 milliards de nouvelles chaussures chaque année dans le monde. L’empreinte carbone varie entre 12 et 20kg équivalent CO₂ par paire, selon le type de chaussure et son transport. La cordonnerie, métier qui a connu différentes crises, se retrouve au cœur d’un enjeu bien contemporain : consommer moins, réparer davantage, et renouer avec un objet de notre quotidien.
Source: Reloved Media / Cordonnerie Seror
